Espérer que, parfois, les réalités conduisent aux décisions politiques

Notre 1er rapport sur l’éducation a suscité de nombreuses réactions. Parmi elles, nous avons choisi de publier in-extenso celle de Christine Bauducco. 

 

Christine Bauducco a été, à Grenoble, directrice d’école maternelle dans un Réseau Réussite Scolaire, Professeur des écoles, maître de réseau de l’IUFM. Elle a allié son expérience professionnelle à une réflexion théorique et à une recherche sur la cohérence et la continuité des apprentissages au sein de l’école maternelle. Elle a mis en place et développé des outils pour apprendre et pour donner du sens à l’école. Les principes didactiques et pédagogiques, la méthodologie et leur mise en œuvre sont explicités dans l’ouvrage « Le classeur des savoirs » (en collaboration avec Christine Chaillol) et « Sciences et arts au fil de l’air» qui ont été publiés aux éditions Retz en 2010 et en 2014. Les idées avancées dans cette Note s’appuient non seulement sur son expérience de terrain mais aussi sur l’observation et l’échange avec de nombreux enseignants, conseillers pédagogiques de circonscription et inspecteurs de l’éducation nationale, ayant pris place lors des conférences qu’elle a effectuées.

 

Par Christine Bauducco

Comment croire que de nouveaux rythmes scolaires « adaptés », de nouveaux programmes « cohérents », des moyens déployés « plus de maitres que de classes » suffiront à refonder l’école ? Sans aucun doute possible : ces réformes structurelles ne sont pas suffisantes.
L’histoire de l’école est jalonnée par un grand nombre de reformes destinées à améliorer son fonctionnement. Pourtant leurs mises en œuvre n’ont pas apporté les effets escomptés. Bien au contraire, les résultats de l’évaluation PISA réalisée par l’OCDE en 2012 démontrent que notre Ecole a continué à se dégrader.
Il faut alors oser dire que les leviers décisifs de progrès sont des transformations porteuses de changements pédagogiques. La réflexion et les réformes doivent se centrer sur l’exercice du métier : les dimensions de l’acte d’enseigner dans l’école et les enjeux des actes pédagogiques au sein de la classe : « Moi j’enseigne mais eux qu’apprennent ils ? Que savent-ils ? » Des transformations qui, modifiant les pratiques des enseignants, amélioreront les conditions d’apprentissage et la réussite des élèves.

Quelques propositions sont ainsi effectuées avec l’objectif d’améliorer la qualité et l’efficacité de l’enseignement.

1- Ne pas recruter les enseignants en fonction de leur seul parcours universitaire.
Les enseignants doivent d’abord entrer dans le métier par choix, et non par défaut parce que les diplômes acquis n’ouvrent aucune autre perspective d’emploi ou pour les facilités d’organisation familiale qu’offrent les vacances et les horaires. Un choix motivé peut laisser espérer une bienveillance à l’égard des enfants, un intérêt et un investissement positif pour une carrière à venir. Constatés au niveau des circonscriptions, l’implication forte et le positionnement fondé des Emplois Avenir Professeur confortent cette proposition.

2-Agir sur l’acte pédagogique
Il faut que les enfants donnent du sens à l’école pour réussir leurs parcours d’élève mais il faut aussi que les enseignants donnent du sens à l’acte d’enseigner, et pour parler vrai :
– Qu’ils posent les fondamentaux du métier d’enseignant, qu’ils construisent des schémas d’enseignement sur une articulation juste entre « faire, dire, apprendre, savoir ». Par exemple, qu’ils mènent une réflexion approfondie sur la relation entre activité, apprentissage et connaissance ; Car si apprendre « C’est acquérir un savoir par l’étude, la pratique, l’expérience » Savoir, ce n’est pas seulement« avoir appris quelque chose » c’est aussi « pouvoir le dire, le connaître, le restituer, le répéter »
– Qu’ils s’attachent autant aux contenus à transmettre qu’aux procédures ; qu’ils permettent à chacun d’accéder non seulement aux savoirs, au savoir faire, au savoir être, à la connaissance mais aussi à la capacité d’utiliser ces savoirs pour parvenir à une vie d’adulte autonome.
– Qu’ils s’éloignent d’activités mises en œuvre par habitude ou désinvesties d’enjeux d’apprentissage, par exemple, en évitant de consommer sans une réflexion pédagogique préalable les divers types de fiches proposées sur les réseaux ou dans des ouvrages.

3-Acquérir des gestes professionnels efficaces »
Les enseignants doivent acquérir, puis travailler, tout au long de leur carrière, sur des gestes professionnels efficaces pouvant s’organiser autour de trois axes :
– Se doter et utiliser de matière efficace des outils portant tout autant sur les contenus : programmes nationaux explicites, projet d’école, référentiel de compétences élaboré au niveau de chaque école…que sur les démarches : programme Parler, programme Fluence, classeur des savoirs…
– Prendre en compte l’ensemble des variables nécessaires à la réussite scolaire et à un engagement dans les apprentissages c’est à dire : susciter l’intérêt des élèves, les aider à s’approprier jour après jour, mois après mois, année après année le métier d’élève, les accompagner pour qu’ ils verbalisent, formalisent et mémorisent des connaissances dans une démarche de conscientisation des apprentissages , qu’ils développent des comportements réflexifs, qu’ils soient en capacité de faire des liens, des transferts..
C’est ainsi, en construisant une posture d’élève, que les enfants donneront du sens à leur parcours scolaire, qu’ils comprendront pourquoi ils sont là et qu’ils se sentiront à leur place dans l’école.
– Etre capable de relever les problématiques scolaires en variant et en faisant varier les stratégies d’enseignement, en adaptant les démarches en fonction de chaque élève. C’est à dire : diversifier, différencier, individualiser.

Autant d’éléments déterminants qui devraient être intégrés dans les formations initiale et continue, des formations qui ne seront pas en décalage avec la réalité de la classe et de l’école si les enseignants établissent puis maintiennent des liens entre formation et pratique.
Il s’agit ainsi, en formation initiale, dans les Ecoles supérieures en professorat et en éducation, d’alterner les cours théoriques et les pratiques accompagnées sur l’ensemble des cycles de l’école primaire puis, tout au long des deux premières années d’enseignement, de pouvoir bénéficier du tutorat d’un senior expert en activité ou retraité ; Cet accompagnement a été établi comme une solution particulièrement efficace dans les écoles de Shanghai, classées premières au classement PISA 2012.
En formation continue, il est indispensable d’instituer des stages, à échéances régulières, par exemple tous les trois ans, hors de sa propre école, afin de prendre du recul, de disposer des temps d’analyse réflexive primordiale avec l’objectif d’ajuster, d’adapter ou de conforter ses pratiques et pour découvrir puis s’approprier de nouvelles procédures. Doivent s’y ajouter des conférences ponctuelles pour des apports théoriques en lien avec des thèmes annuels de travail ou pour répondre à des questionnements mais aussi des temps de travail collectif dans l’école pour échanger, partager, confronter, mutualiser avec ou sans l’accompagnement de l’équipe de circonscription ou d’experts ; pour passer d’une dialectique de classe à celle d’école.

Le développement des activités liées aux modifications des rythmes scolaires conduit à mettre en avant une autre nécessité, que l’école marque bien son identité. Complémentaire des structures périscolaires (centres de loisirs, activités pédagogiques complémentaires, ateliers du projet éducatif territorial.), l’école doit veiller à s’affranchir d’une assimilation de plus en plus prégnante, et rendre explicite pour tous, élèves, parents et partenaires de l’école, ses particularités et ses différences. Cette lisibilité contribuera à la prise de repères facilitant un positionnement juste de tous, et notamment des enseignants.

Ces propositions prennent en compte l’importance- démontrée par la recherche – de l’effet- maitre sur la réussite des élèves Elles convergent pour défendre l’idée que les performances des élèves seront améliorées sous condition d’agir au niveau du positionnement et des pratiques des enseignants.
Ces propositions contribuent, de fait, à anticiper les difficultés des élèves. Elles se centrent sur l’exercice du métier avec trois recommandations:
1- Intégrer dans le concours de recrutement des Professeurs des écoles, un entretien validant les motivations intrinsèques de chaque candidat.
2- Enseigner après une réflexion approfondie sur le sens du métier
3- Apporter aux enseignants une connaissance experte des pratiques les plus efficaces.
Ces deux dernières propositions doivent être largement prises en compte dans la conception – avec l’aide de chercheurs – des programmes de formation initiale et continue des enseignants et dans leur mise en œuvre.

——————————————————————————————————————————————————-

[1] Education et Classement PISA :Trois propositions – qui ne coûtent presque rien – pour être les premiers de la classe en 2025. Daniel Bloch et Karine Metayer. L’avenir n’attend pas. Janvier 2014.

[2] Patrick Bressoux. Réflexions sur l’effet-maître et l’étude des pratiques enseignantes. Les dossiers des sciences de l’éducation. 5, 35, 2001