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Une France plus moderne grâce aux jeunes?

Publié sur le site www.lesechos.fr le 05/05/15,

 

 

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Chaque mois, un patron face à un politique dans Enjeux Croisés. En Mai, dialogue entre Frédéric Mazzella, président et fondateur de BlaBlaCar et Juliette Méadel, porte-parole du parti socialiste. Un débat à retrouver en intégralité en vidéo.

 

Enjeux les Echos : Pour moderniser la France, faut-il faire la place aux jeunes?

Juliette Méadel. Evidemment. La première difficulté pour un jeune aujourd’hui en France est de trouver un travail à la hauteur de ses aspirations. Le taux de chômage des jeunes est à peu près de 25% dans notre pays et c’est un drame. Ce phénomène dure depuis plus de vingt-cinq ans et illustre la rigidité de notre marché du travail. Face à cette situation, les gouvernements de gauche comme de droite ont toujours eu recours à l’emploi aidé. Cela permet de répondre à des situations d’urgence économique et sociale. Deuxième sujet: comment fait-on pour aérer la vie politique et susciter le renouvellement? Moi, je ne crois pas du tout au jeunisme, parce qu’il y a des jeunes vieux et des vieux jeunes. Quelqu’un comme Robert Badinter, par exemple, reste jeune dans sa tête. Des gens comme lui gardent une capacité à s’indigner, une volonté de changer la vie, de transformer le monde et la société, une absence de résignation. C’est ça, être jeune.

 

 

Et quand vous constatez qu’un homme politique qui n’est plus tout jeune ne gère pas lui-même sa boîte mail, vous considérez que cela pose un problème?

J. M. Mais non! Il suffit qu’il ait quelqu’un pour envoyer ses mails à sa place! 

Frédéric Mazzella Je suis plus porté sur l’action que sur les concepts. Pour moi, l’innovation, c’est comme un sport: il faut s’entraîner, toujours garder l’habitude de changer. Les gens font un travail mais savent que dans un an, ils peuvent en faire un autre et un an plus tard, encore un autre. Pourquoi? Parce qu’il faut accueillir les nouveaux arrivants et parce que notre environnement évolue très vite. On doit donc s’adapter, apprendre les uns des autres, innover. 

J. M. Ce que vous dites est très important concernant l’emploi. Je crois beaucoup à la formation tout au long de la vie. Les jeunes doivent comprendre que demain, on ne restera plus vingt-cinq ans dans la même entreprise. Et tant mieux! La richesse, c’est la possibilité de changer d’orientation ou de travail à volonté. Et même d’avoir plusieurs métiers en même temps. Il y a trop de rigidité et de freins ou de peur du changement dans notre pays. Quand vous avez 20ans et que vous ne savez pas encore exactement ce que vous voulez faire dans la vie, que vous n’avez pas réalisé les études qui correspondent précisément au travail pour lequel vous postulez, on ne vous recrute pas. Pourtant, ce qui compte c’est la motivation, l’énergie, la capacité à s’adapter! Quelqu’un qui aurait fait cinq ans de philosophie ou d’histoire n’a aucune chance d’être embauché par une banque en France. Ce n’est pas le cas aux Etats-Unis ou en Angleterre. 

F. M. Chez BlablaCar, nous préférons recruter quelqu’un qui est plus motivé mais moins compétent que quelqu’un qui serait plus compétent mais dont la motivation laisserait à désirer. Nous cherchons chez nos candidats à l’embauche cette envie de développer le covoiturage au niveau mondial. 

La question du renouvellement des dirigeants se pose-t-elle dans les mêmes termes en entreprise et en politique?

J. M. En politique, le problème est que la légitimité s’acquiert avec le temps. Il y a même une prime à celui qui a perdu. Plus il a perdu, plus il est dans le système depuis longtemps, plus il a de chances de revenir! Donc il faut du temps, des cheveux blancs et, en général, être un homme pour réussir en politique. C’est une question de mentalités et pour les faire évoluer, nous avons des lois. Je pense à la parité. 

Vous voudriez une loi établissant une limite d’âge pour les élus?

J. M. Non, je ne crois pas qu’une loi puisse fixer des bornes d’âge. Il faudrait changer un certain état d’esprit. Peut-être en commençant par notre déontologie interne. 

F. M. Chez nous, la moyenne d’âge des salariés est de 29 ans. Nous avons 95% de CDI et on n’embauche que des jeunes. Je pense que ce vent va aussi souffler sur les grandes entreprises, où le renouvellement des dirigeants est moins dynamique. Quand on parle de ces sujets, j’ai l’impression que l’on débat d’un problème déjà dépassé. Cela dit, même si je côtoie des grandes entreprises, je n’y vis pas. C’est peut-être pour cela que je suis si optimiste… 

Que vous inspire le cas de Mathieu Gallet, jeune président de Radio France?

J. M. Le problème, ici, n’est pas celui de l’âge mais la capacité à gérer un conflit social et à conduire le changement. 

F. M. Quand on a un conflit social, c’est qu’on a perdu le sens de la mission de l’entreprise. Il faut donc, pour en sortir, revenir à cet élément fondamental. 

Un patron de start-up pour diriger une grande entreprise, ça marcherait?

F. M. Ce serait assez marrant… Notre management est beaucoup moins hiérarchique, plus orienté en direction de la responsabilisation des équipes. Quand un manager donne une instruction à un subalterne en mode hiérarchique, celui-ci l’exécute sans motivation parce qu’il estime que cette décision ne lui appartient pas. 

C’est une vision de l’entreprise qui doit convenir à la gauche, Juliette Méadel?

J. M. Oui. Dans les années 60-70, la gauche défendait l’autogestion. On a constaté que le système avait certaines limites et qu’il fallait trouver un équilibre entre la hiérarchie verticale et une organisation plus horizontale. Dans le cas de BlaBlaCar, j’ai le sentiment que vous avez trouvé cet équilibre avec un chef et des équipes autonomes. Comment appliquer cela au parti socialiste? Justement, nous sommes en train de le transformer, de le déverrouiller et de l’ouvrir jusqu’à confier aux réseaux locaux plus de responsabilités, pour valoriser l’autonomie et le sens de l’initiative en réseau. 

Alain Juppé aura 71 ans en 2017 et il figure parmi les favoris de la prochaine élection présidentielle. Cela vous étonne?

F. M. C’est quelqu’un de très intelligent qui a toute sa place dans le débat. Ce que je regrette, c’est qu’il n’y ait pas plus de personnalités jeunes qui aient acquis sa légitimité. Surtout dans un pays où l’on juge que la valeur n’attend pas le nombre des années… 

J. M…. Oui, et ça en dit long sur la difficulté que l’UMP peut-être aussi le PS dans une moindre mesure… à se renouveler. C’est quand même incroyable que celui qui est présenté comme le sauveur de la droite était déjà Premier ministre quand nous étions tout deux à peine sorti de l’adolescence! 

François Hollande était en poste à l’Elysée il y a plus de trente ans…

J. M. Il était tout jeune conseiller à l’Elysée dans les années 80. Aujourd’hui, il est beaucoup plus jeune qu’Alain Juppé et déjà président de la République. 

Juliette Méadel, vous avez face à vous l’un des représentants les plus convaincus de la «sharing economy», l’économie du partage. Pour vous, c’est toujours du capitalisme ou autre chose?

J. M. Moi, je suis favorable aux créateurs d’entreprise qui inventent de nouveaux modèles et qui testent de nouvelles frontières. L’économie du partage, c’est nouveau, on en a besoin. Elle incarne un nouveau modèle, comme celui de l’économie sociale et solidaire. Cela promeut une autre façon de créer de la valeur qui repose, en partie, sur la gratuité et sur l’échange, avec une perspective féconde pour la protection de l’environnement. Clairement, quand on partage une voiture, on pollue moins et on consomme moins d’énergie. La mutation économique se fera en partie sur le partage, mais pas seulement. 

F. M. Je pense que le mouvement va s’amplifier. Avec les années, les sociétés du secteur vont faire la démonstration de leur capacité à fournir un service ou à défendre un projet. Et, second point, les marques vont s’installer. Aujourd’hui, grâce à Internet et aux connectivités des données, des personnes peuvent développer des activités en dehors du cadre de l’entreprise. Chaque individu va pouvoir construire sa propre réputation grâce à des plates-formes internationales et, donc, avoir plus de liberté et plus d’autonomie. C’est donc un changement économique mais aussi sociétal qu’on est en train de vivre. 

J. M. N’oublions pas, dans ces mutations, le rôle de l’Etat. Quand un jeune entrepreneur a besoin d’être soutenu par un prêt à un taux intéressant, des subventions, bref, d’une assistance, il doit pouvoir solliciter la puissance publique. Et là, on rentre dans une logique de l’échange, de la contrepartie. Cela ne veut pas dire que l’Etat doit exiger x créations d’emploi, mais il doit demander aux chefs d’entreprise de se préoccuper d’intérêt général en investissant dans la formation, l’amélioration de l’innovation et le capital humain. 

F. M. Ce que les start-up demandent à l’Etat, ce n’est pas spécialement des subventions, du financement, c’est plutôt du conseil sur la manière de développer une entreprise. 

Pensez-vous aux entreprises traditionnelles qui sont affaiblies par l’économie du partage? Les taxis, la SNCF…

F. M. Il faut que tout le monde prenne le virage, les grands groupes aussi. 

J. M. Arrêtons avec l’économie de la rente! Il faut néanmoins gérer les transitions et améliorer les conditions de la concurrence. 

Un mot du crowdfunding. Voilà encore un nouveau secteur qui se développe rapidement aux Etats-Unis et qui peine à s’imposer en France. Comment en favoriser la croissance et générer des emplois?

J. M. Attention, il ne faut pas qu’on puisse solliciter du financement des particuliers sans un minimum de contrôle et de réglementation. De la transparence. Ça marche très bien dans le secteur associatif. 

F. M. Je pense que c’est une révolution pour financer des nouveaux projets. A travers le crowdfunding, on redonne du sens à son argent, à l’investissement. 

Pour terminer, seriez-vous partants l’un et l’autre pour échanger vos jobs?

J. M. En tout cas, il y a un point commun entre nos jobs: nous devons motiver des équipes pour atteindre un objectif collectif, plus grand que la somme des intérêts particuliers. 

F. M. La crainte que j’éprouverais dans votre position, c’est de ne pas pouvoir toujours dire ce que je pense. J’ai peut-être tort… 

J. M. Vous n’êtes jamais obligé de mentir en politique. 

Frédéric Mazzella

Diplômé de l’Ecole normale supérieure, de Stanford et d’un MBA de l’Insead, il commence sa carrière dans la recherche et le conseil en 1999 au Biocomputation Center (Stanford), puis à la Nasa de 2000 à 2002. Il entre ensuite comme chef de projet dans la SSII Kabira Technologies, avant de fonder BlaBlaCar en 2006 (d’abord sous le nom de covoiturage.fr).

Juliette Méadel

Diplômée de l’ENA, avocate, docteur en droit et titulaire d’un DEA de philosophie, actuellement rapporteur à la Cour des comptes. Depuis 2005 membre de la direction nationale du parti socialiste, elle a fait partie de l’équipe de campagne de Ségolène Royal puis de celle de François. Depuis 2014, elle est secrétaire nationale et porte-parole du PS.

Propos recueillis par Yves Derai et Laurent Guez

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