Enseignement supérieur : comment créer les conditions de l’égalité des chances?

Les divers dispositifs dits de démocratisation ou d’égalité des chances dans l’accès à l’enseignement supérieur mis en place en France depuis le début des années 2000 sont d’abord et avant tout le résultat ou le produit de carences structurelles de notre système éducatif en son entier.

Quelle que soit leur philosophie, leur organisation et leur portée, ces dispositifs traduisent par leur existence même l’incapacité des politiques publiques d’Etat à créer les conditions favorables à une égalisation réelle et durable des chances de l’ensemble des jeunes au long de leur parcours scolaire et, le cas échéant, universitaire. Chances d’abord de poursuivre avec succès les études de leur choix, chances ensuite d’accéder à l’emploi ou au secteur d’activité auquel ils aspirent, chances enfin au travers de leurs études de se construire aussi comme des acteurs sociaux, engagés dans la marche du monde.

Le débat, que l’on ne s’y trompe pas, dépasse de très loin la question de l’accès des bacheliers d’extraction « modeste » ou « moyenne » des filières classiques (S, ES et L) au système des grandes écoles. Celle-ci n’est que la face médiatique d’un problème beaucoup plus général et profond qui nous renvoie à la perception désenchantée ou négative de la jeunesse des catégories populaires vis-à-vis de son avenir.

Limiter la réflexion, et les propositions éventuelles, à ce qui se joue, ou ne se joue pas, pour les jeunes de 17 ou de 18 ans reviendrait à oublier que la formation fonctionne comme un continuum depuis l’entrée à l’école et que les mécanismes de sélection informelle ou de « tri » se mettent en réalité en place dès le plus jeune âge.

Les études sur la transformation de l’enseignement supérieur en France depuis 25 ans montrent que l’augmentation très importante du % des bacheliers dans une classe d’âge et, en conséquence presque mécanique du nombre d’étudiants, s’est accompagnée d’une diminution des chances pour les jeunes issus des milieux les plus modestes d’accéder aux filières les plus sélectives de l’enseignement supérieur. Pour le dire autrement, la massification de l’enseignement supérieur a pris la forme d’une «démographisation» de celui-ci plutôt que d’une démocratisation: beaucoup plus d’étudiants au total dans l’enseignement supérieur en général depuis la fin des années 1980, moins voire beaucoup moins d’étudiants issus des milieux modestes et des classes moyennes inférieures en pourcentage dans le système dit des grandes écoles.

A cet égard, le programme d’Etudes Intégrées (PEI) de Sciences Po Lille est une réponse locale à une ambition globale

L’appréhension des questions liées à la démocratisation change de nature lorsque l’on se trouve conduit à occuper des positions de responsabilité à la tête d’une grande école publique, Sciences Po Lille, confrontée très directement à la question. D’une posture volontiers normative et générale, on passe très vite à la confrontation à des « réalités » problématiques, en l’occurrence un taux de boursiers faible (15%) et en diminution constante depuis plusieurs années, et à la question de savoir ce que l’on peut mettre en place face à cette situation.

L’alternative est simple: ne rien faire de particulier en partant du principe que toutes les réformes se doivent d’être structurelles et qu’il est vain de vouloir agir sur le système global à son niveau; essayer d’agir en ne perdant pas de vue les enjeux plus structurels et en ayant dès l’abord une ambition adossée à des principes.

Ces principes sont simples en même temps que contraignants:

—que le dispositif mis en place ne serve pas d’abord la communication externe de l’établissement -son image- et son modèle économique -son attractivité auprès de donateurs privés;

—qu’il vise un nombre élevé d’élèves scolarisés à plusieurs niveaux du système scolaire pour atteindre une taille critique susceptible de créer des effets d’entraînement;

—qu’il repose sur le travail scolaire, en liens très étroits avec les équipes enseignants des établissements, et sur la valorisation de la curiosité et de l’esprit critique;

—qu’il permette a minima d’ouvrir des perspectives au-delà de l’horizon scolaire (informations sur les poursuites d’études, sur les métiers, rencontres culturelles, entretiens avec des « grands témoins »);

 

Enfin,au principe de cette action, les élèves ainsi accompagnés sont préparés à passer le concours classique d’entrée dans les Instituts d’Etudes Politiques et ne sont donc pas affectés à une « voie d’entrée » spéciale qui serait légitimée en quelque sorte par leur origine ou leur « état ».

 

C’est autour de ces principes que le Programme d’Etudes Intégrées (PEI) a été lancé en 2007 d’abord à destination des élèves de Terminale de la région Nord Pas-de-Calais puis, progressivement, des élèves de 3ème et tout le cycle du lycée enfin étendu à  un niveau  national grâce à un partenariat avec cinq autres Instituts d’Etudes Politiques. Les élèves de condition sociale modeste ne postulent et ne réussissent pas dans les grandes écoles en proposition de leur nombre parce qu’ils souffrent de deux manques importants : l’information et la conviction de l’intérêt d’études longues d’une part, la culture « légitime » et le sentiment d’illégitimité à faire de « belles » études d’autre part.

Partant du principe qu’un bon élève d’origine modeste dispose des mêmes capacités qu’un bon élève de condition sociale supérieure, il s’agit dans le dispositif PEI – Programme d’Etudes Intégrées – d’offrir aux candidats les atouts qui leur permettront de s’épanouir et dans le cadre scolaire préexistant tous les éléments moteurs à leur réussite. Dans un enseignement aujourd’hui massifié, il est demandé à l’élève et à sa famille de savoir lire la carte scolaire. Or, contrairement aux enfants d’enseignants ou de cadres supérieurs, un élève de condition modeste se trouve très souvent perdu : concours qui semblent inaccessibles du fait du très grand nombre de candidats (IEP), études qui paraissent longues, au-dessus de leurs moyens financiers (écoles de commerce) et/ou à l’avenir incertain (classes préparatoires). Un fils de cadre à l’inverse connaît le parcours de ses parents, est aidé à se « repérer » et choisit souvent de reproduire les parcours familiaux antérieurs (IEP, classes préparatoires). En revanche, les études sociologiques ont montré qu’un bon élève de condition sociale modeste opte très souvent pour des études plus courtes, rassurantes (IUT, DUT, BTS), d’autant plus que la question du coût des études revêt une importance forte.

Le dispositif PEI fait découvrir aux élèves les Instituts d’Etudes Politiques ; il les informe et les pousse également à postuler aux classes préparatoires. PEI ne se substitue en rien au travail des Centres d’Information et d’Orientation ?CIO ; au contraire, il encourage les élèves à aller s’informer, à s’intéresser davantage aux parcours possibles. Les élèves reçoivent de nombreuses informations via un site internet dédié les invitant à s’inscrire en CPGE. Leur avenir est également évoqué via les forums du site qui mettent les lycéens en relations avec les étudiants tuteurs ! de l’IEP.

Ainsi motivé, l’élève est appelé à être pleinement acteur de sa formation et à mieux s’appuyer sur les réseaux offerts par son établissement et le rectorat. Enfin, l’horizon des études longues lui paraît de facto plus familier. Il passe une semaine durant ses vacances sur les bancs de Sciences Po ce qui l’aide à se projeter. De nombreuses études montrent que le recrutement dans les grandes écoles passe le plus souvent par la maîtrise d’une culture « légitime » visée  dans les épreuves d’admission. Cette forme de culture passe certes par l’école, mais aussi par la famille, le milieu social. UN fils de cadre habitué dès son enfance à lire le journal et à écouter des conversations soutenues dispose de facilités qui jouent non seulement lors de son apprentissage (accès à un nombre de signifiants plus élevés dès la petite enfance), mais agit aussi sur sa manière d’appréhender le monde.

Le projet PEI ne prétend pas se substituer au milieu familial ou exercer un quelconque rattrapage. En revanche il a un objet précis : éveiller l’élève à des problématiques plus pointues, comme les questions contemporaines, où se mélangent plusieurs disciplines. Elles sont étudiées, mais de manière segmentée, par discipline au lycée. Il convient alors de créer des passerelles, de pousser la logique de l’élève. Par ailleurs, PEI met l’accent sur les ressources souvent ignorées dans les lycées : des revues de presse sont offertes aux élèves de manière à leur rendre familières ces « institutions » que sont par exemple le Monde, Libération, le Figaro ou les Echos. L’élève est invité par ce biais à prendre conscience de l’intérêt pour lui de développer de nouvelles formes de culture, dont il dispose par ailleurs au lycée. Là encore PEI repose sur une approche pragmatique, d’autant plus qu’à 16-17 ans les capacités de l’élève sont énormes et qu’il peut facilement investir ces champs trop souvent délaissés par simple ignorance de leur importance voire de leur existence. L’objectif de préparer ce concours « hors norme » (puisqu’il dépasse le cadre strict des compétences scolaires requises lors du baccalauréat) s’avère être un moteur efficace qui s’appuie sur l’enseignement des lycées.

Enfin, l’élève peut s’appuyer au sein de l’IEP sur un étudiant qui, ayant déjà intégré l’institution, le parraine, l’encourage et le conseille en vue de réussir au mieux le concours. Ce contact offre là aussi un atout précieux : l’institution s’incarne.

 

En pratique, le Programme d’Etudes Intégrées s’organise en deux cycles. En premier lieu, le cycle de PEI-Première/PEI Terminale qui s’adresse à l’ensemble des lycéens de condition modeste désireux de préparer le concours commun des 6 IEP. Au départ articulé sur l’année de Terminale, le cycle a été complété à la demande des élèves et des professeurs référents par la Première, année d’initiation aux élèves sur les exigences du supérieur. En deuxième lieu, le cycle PEI-Collège/ PEI seconde qui s’inscrit dans une démarche différente, territoriale, auprès de collèges issus de quartiers difficiles, avec des élèves scolarisés dans des établissements de type REP (Réseau Education Prioritaire). Les élèves du PEI seconde sont issus de ces collèges. Au total, ce sont 500 élèves qui sont accompagnés chaque année par Sciences Po Lille. 80 collèges et lycées sont partenaires. L’élève intéressé est invité à postuler, via un dossier de candidature qui présente ses résultats scolaires (notes de l’année précédente) et les avis du professeur référent et du proviseur. Cette manière de faire présente plusieurs avantages :

-Elle dynamise l’élève, ses résultats obtenus sont clairement valorisés. Un effet d’entraînement doit exister dans certaines situations, notamment pour les élèves qui pourront postuler l’année suivante au programme;

-Elle dynamise plusieurs groupes : dans l’établissement, mais aussi dans les familles où la possibilité de participer à un tel programme est réellement perçue comme une chance. Ainsi soutenu, l’élève voit ses motivations renforcées;

-Elle offre une possibilité supplémentaire aux enseignants d’insister sur l’importance des résultats scolaires, et ce dès la seconde dans l’optique d’une première année d’initiation au programme dès la classe de Première;

-Elle présente un outil interne pour les proviseurs et les professeurs dans le cadre de la promotion de leurs élèves.

 

Le travail interdisciplinaire – tant vanté par les inspections générales des diverses disciplines – s’avère déterminant. En question contemporaine, les professeurs d’Histoire-Géographie, de Philosophie, de Sciences Economiques, sont appelés à intervenir autour d’un thème donné, forcément transversal.

La mise en place de PEI a permis la formation d’un réseau sur le Nord – Pas-de-Calais : les professeurs des établissements sont appelés à participer au projet. Afin de faciliter le travail des élèves, un professeur dans chaque établissement partenaire est en charge de les suivre au long cours durant leur préparation. Le professeur référent est un pilier primordial du système élaboré : il encadre, aiguille les élèves et leur offre des aides. Il est invité lors du stage intensif organisé à l’IEP pour les élèves de Terminale. Nous avons découvert que de véritables « pools » d’enseignants se sont formés autour du professeur référent, afin de répondre au mieux à la préparation exigeante et souvent difficile des élèves. Enfin, PEI ne se substitue en rien à l’enseignement délivré par les lycées. Il a pour objectif principal d’initier les élèves aux attentes de l’enseignement supérieur par le biais de la préparation à un concours très sélectif aux exigences particulières.

Afin de rayonner au-delà de la simple métropole lilloise et de pouvoir atteindre des établissements éloignés voire enclavés, l’utilisation d’internet et le e-learning se sont rapidement imposés. La plateforme www.iepei.com regroupe plusieurs niveaux (Terminale, Première, Seconde, Collège) bien distincts. Chaque élève a son propre identifiant et accède aux informations le concernant (un angliciste n’a pas accès aux cours d’un germaniste). Les professeurs référents possèdent également leur propre identifiant, pour mieux accompagner les élèves.

Le site propose un ensemble d’exercices, un calendrier de travaux à rendre, et une somme d’instruments (méthodologie, bibliographie etc.) qui constituent à la fois une banque de données et un lieu d’apprentissage. En outre, la possibilité d’obtenir, via sa clé d’accès, des conseils personnalisés, ou d’échanger avec d’autres participants sur un forum, permet de tempérer l’aridité d’une discipline de travail précise, car étalée dans le temps.

Le rythme des exercices est assez soutenu : des mises à jour interviennent chaque semaine ; afin de faciliter une progression régulière de l’élève. La plateforme est également mutualisée avec 5 autres IEP: Aix en Provence, Lyon, Rennes, Strasbourg et Toulouse. Ces grandes écoles utilisent les ressources de www.iepei.com pour leurs propres dispositifs de démocratisation. PEI a pu s’adosser à des partenaires multiples, aussi bien publics que privés : l’IEP, le Rectorat de l’Académie de Lille, les préfectures du Nord et du Pas-de-Calais, l’ACSÉ mais également le Conseil Régional Nord – Pas-de-Calais dont le soutien financier est essentiel, le Conseil Général du Nord, des municipalités diverses.

En janvier 2010 une convention trisannuelle a été signée entre le ministre de l’Education Nationale et les six directeurs du réseau des IEP. Outre un financement du dispositif, elle permet l’octroi d’une indemnité aux professeurs référents des lycées partenaires. Un comité de pilotage MEN-IEP a été créé afin d’évaluer le développement du dispositif.

Le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche et le Secrétariat d’Etat à la Ville ont en outre labellisé le projet PEI « Cordées de la Réussite » en novembre 2008.

Plusieurs entreprises ont décidé de rejoindre le PEI : BNP Paribas, KPMG, la fondation Francis Bouygues, SNCF TER, SMENO. Ces partenaires participent au projet par des financements, des bourses aux élèves, mais aussi par un accompagnement et une participation au programme : interventions, conférences, entretiens.

Au final, la multiplicité des partenaires permet également aux élèves d’amorcer la constitution d’un réseau dont leur faible capital social les avait dépourvus.

Le dispositif représente pour Sciences Po Lille un budget global consolidé de 220.000 euros environ par an, soit moins de 500 euros par élève. Il est évalué par les élèves et les enseignants. Les résultats les plus intéressants concernent l’année de Terminale: 90% des élèves obtiennent le bac avec mention, 30% réussissent à intégrer un IEP (dont Lille) après avoir passé et réussi le concours classique quand le taux « moyen » de réussite varie de 5% à 15% selon les IEP, 50% sont admis en classes préparatoires, 20% poursuivent leurs études en faculté (surtout en droit, histoire et économie). Il faudrait bien entendu affiner et préciser cette analyse générale: entre grandes écoles privées et publiques, entre écoles de commerce, d’ingénieurs ou instituts d’études politiques, entre Paris et le reste du territoire… Ce constat renvoie à des problèmes divers et très importants parmi lesquels: l’organisation de l’enseignement primaire et secondaire, ses objectifs et ses résultats (voir les enquêtes PISA et les discussions que leur publication entraîne); la prise en charge des élèves en difficultés voire en échec; l’organisation du système d’information et d’orientation des lycéens dans la perspective de leur poursuite d’études après l’obtention du bac; l’organisation du cursus universitaire entre une 1er cycle dont la vocation est a priori généraliste et un 2ème cycle de spécialisation; l’articulation entre le système non sélectif (en tous cas en droit) et le système dit des grandes écoles et, dans ce cadre, l’articulation entre l’enseignement public et l’enseignement privé et les impératifs de régulation publique que la marchéisation de l’enseignement impose à l’évidence…